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Qu’est-ce qui caractérise la spiritualité augustinienne ?

Des hommes et des femmes de tous les temps ont offert à l’Église leur expérience de foi et leur lecture particulière de l’Évangile. C’est ainsi que sont nées différentes spiritualités. Chaque spiritualité va de pair avec une anthropologie et une vision du monde. Certaines spiritualités sont liées à l’une des Béatitudes de Jésus (Mt 5, 3-12) ou centrées sur un accent particulier de la foi chrétienne. Ce n’est pas le cas de saint Augustin, Père de l’Église, auteur d’une œuvre encyclopédique, théologien, philosophe, évêque et penseur d’une vaste portée.

Amparo Latre · 9 min de lecture Partager

S’impose alors un périlleux travail de synthèse, presque un exercice télégraphique, pour souligner les axes qui animent la vision augustinienne de Dieu et de l’être humain. Ce sont les deux grands thèmes qui alternent dans sa pensée. Comme il l’indique dans les Commentaires sur les Psaumes, nous sommes une pièce de monnaie qui porte sur une face l’empreinte de Dieu et sur l’autre notre image (Commentaires sur les Psaumes 66,4). L’affirmation de la transcendance ne signifie pas renoncer à l’humain ou le réduire, mais, au contraire, découvrir un immense continent.

Autour de quelques affirmations fondamentales qui donnent corps à la spiritualité de saint Augustin s’articule une liste de thèmes aussi importants que le bonheur, l’amour, la communauté, la vérité, l’amitié, le chemin de la beauté, le désir de plénitude et de recherche, la paix, la prière, le sens permanent et inachevé de la conversion, la solidarité, l’eucharistie, l’humilité, la figure de Marie, modèle de l’Église et du croyant…

Parmi les accents qui définissent la spiritualité de saint Augustin, on pourrait citer :

La Bible, source de spiritualité

Saint Augustin fut lecteur et commentateur de la Bible. La lire, c’est entrer en contact avec Jésus-Christ, en qui toute la parole révélée trouve son unité profonde. De nombreuses citations peuvent illustrer cette idée : « L’Ancien Testament est le Nouveau voilé, et le Nouveau est l’Ancien dévoilé… Le voile disparaît donc, afin que l’on puisse comprendre ce qui était obscur. L’Ancien Testament était fermé parce que la clé de la croix n’était pas encore venue » (Sermon 300, 3).

La Parole de Dieu, aussi profonde que fascinante (cf. Confessions 12, 14,17), est une nourriture spirituelle et une bonne nouvelle proclamée qui pose les fondements du Royaume de Dieu dans l’histoire. Ce que Dieu communique à travers la Parole, ce n’est pas son mystère : en se révélant, il offre sa communion et sa vie. La Bible « nous exhorte à bien vivre » (Commentaires sur les Psaumes 90, 2, 1).

La centralité de la personne de Jésus-Christ

Par ailleurs, la spiritualité chrétienne et la sainteté jaillissent de la personne de Jésus-Christ. Dans l’un de ses célèbres sermons, saint Augustin affirme : « Le Christ guérit, le Christ purifie, le Christ justifie » (Sermon 292, 6).

Dans les Confessions, saint Augustin présente le Christ comme le médiateur entre Dieu et les hommes, le chemin, la vérité et la vie (7, 18, 24). Et dans La Cité de Dieu, il écrit : « Il n’y a qu’un seul chemin sûr contre toutes les erreurs : que le même soit Dieu et homme ; Dieu, là où nous allons ; homme, par où nous allons » (La Cité de Dieu XI, 2).

Le Christ est l’unique et véritable maître (cf. Sermon 134,1 ; Le Maître 14,46), la vérité qui habite l’homme intérieur (Commentaires sur les Psaumes 109,36), le Seigneur de l’histoire (cf. La Cité de Dieu 8), le médecin capable de guérir la maladie du péché (cf. Sermon 63 A, 2), nourriture dans la Parole et l’Eucharistie (cf. Sermon 56,10 ; Sermon 227,1).

Nous sommes tous un dans le Christ, « beaucoup de chrétiens et un seul Christ » (cf. Commentaires sur les Psaumes 126, 3), et nous sommes appelés à être le Christ lui-même (cf. Traités sur l’Évangile de saint Jean 21, 8). La devise qui figure sur les armoiries de Léon XIV, « Dans l’Unique – le Christ – nous sommes un », reprend les paroles que saint Augustin exprime dans le Commentaire du Psaume 127,3 pour expliquer que, même si nous, chrétiens, sommes nombreux, dans l’unique Christ nous sommes un.

Le Christ total, fondement de l’unité et de la miséricorde

L’union entre les membres et la Tête fait que nous sommes tous un seul dans le Christ. Cette idée est présente dans de nombreux textes de saint Augustin, comme dans les Commentaires sur les Psaumes 126, 3 ou dans le Sermon 341.

« Quelle est la tête et quels sont les membres ? Le Christ et l’Église », lit-on dans les Traités sur l’Évangile de saint Jean (21, 8). Le texte paulinien de 1 Corinthiens 12, 12-27 lui sert d’appui pour sa réflexion sur le Christ total. L’image du corps humain est d’une grande force plastique, car nul n’ignore la relation entre les membres et les fonctions de son propre corps.

On sert Dieu dans l’être humain, en particulier chez les plus défavorisés : « Le Christ est encore dans le besoin ici-bas ; il est encore pèlerin en ce monde, il est malade et emprisonné » (Commentaires sur les Psaumes 86,5).

Cette vision augustinienne du Christ total est la raison la plus profonde de l’attention portée aux fragiles de la terre. L’humanité de Jésus se rend présente là où il y a un souffle humain : « Ne te plains pas, et encore moins ne murmure pas d’être né en ces temps où tu ne peux voir le Seigneur dans la chair. Tu le peux ; car il a dit : ce que vous faites à l’un de ces petits qui sont les miens, c’est à moi que vous le faites » (Sermon 103, 1, 2).

La charité, âme de la spiritualité

Amour et charité sont des termes que saint Augustin emploie indistinctement, bien qu’avec parfois des nuances différentes. Dans l’amour, par exemple, il peut y avoir du désordre. Il avertit avec sagesse : « Ordonne ton amour. Regarde en toi-même, de peur d’aimer ce que tu ne dois pas ou de ne pas aimer ce que tu dois aimer. Ordonne ton amour ! De peur d’aimer davantage ce que tu dois aimer moins ou d’aimer moins ce que tu dois aimer davantage » (La Doctrine chrétienne 1, 27,28).

La charité, au contraire, est « le mouvement de l’âme qui tend à jouir de Dieu pour lui-même, et de soi-même et du prochain pour Dieu » (La Doctrine chrétienne 3, 10,16).

Saint Augustin porte son regard sur son histoire personnelle et sur la société qui l’entoure et découvre que l’amour est le moteur de la vie : « Chacun vit selon ce qu’il aime » (La Trinité XIII, 20,26).

« Les peuples aussi se définissent par leurs amours. Pour voir ce qu’est chaque peuple, il faut examiner ce qu’il aime » (La Cité de Dieu XIX, 24). Si l’amour s’atrophie, la vie se paralyse (cf. Commentaires sur les Psaumes 85,24).

La ferveur de la conversion ne conduit pas saint Augustin à vivre l’amour dans une direction exclusivement verticale. « Aimer et être aimé » (Confessions 3, 1,1) fut la tâche de tous ses jours.

« Seul un bon amour rend une vie bonne », écrit-il dans le Sermon 311,11. « Quelle consolation nous reste-t-il, dans une société humaine comme celle-ci, remplie d’erreurs et de peines, sinon la loyauté sans feinte et l’affection mutuelle des amis bons et véritables ? » (La Cité de Dieu XIX, 8).

L’intériorité et la communion : lieux des grandes rencontres

L’intériorité et la communion sont des réalités fondamentales dans le récit augustinien. Celui qui vit tourné vers l’extérieur et dispersé a du mal à entrer en lui-même (De l’ordre 2, 11,30) et vit en exilé.

Ce n’est que lorsque l’homme entre en lui-même (La Vraie Religion 39, 72,73), prend ses distances avec la vie des sens (De l’ordre 1, 1,3) et revient à son cœur (Traités sur l’Évangile de saint Jean 18,10) qu’il est capable de se connaître.

L’homme sans intériorité est un étranger pour lui-même (Confessions 10,8), un être anonyme, sans mystère, sans curiosité. L’intériorité est le lieu des grandes rencontres, des questions les plus profondes et des certitudes les plus fermes. « Reviens à ton cœur, et de là élève-toi vers ton Dieu. Si tu reviens à ton cœur, tu reviens à Dieu depuis un lieu tout proche. Si toutes ces choses te troublent, c’est que tu es sorti de toi-même ; tu es un exilé de ton cœur. Tu te laisses mouvoir par les choses du dehors et tu te perds » (Sermon 311, 14,13).

L’intériorité est la racine de la vie même, la maison de la vérité (cf. Le Maître 11,38), le lieu où l’on écoute le Maître intérieur et où l’on reconnaît la vérité que l’être humain porte imprimée en lui (cf. Lettre 19,1). Saint Augustin découvre Dieu comme quelqu’un de plus intime que sa propre intimité (Confessions 3, 6,11).

Le sens ecclésial

C’est l’un des traits caractéristiques de la spiritualité augustinienne : « Aime l’Église, qui t’a engendré pour la vie éternelle » (Sermon 244, 1).

Le passage des siècles et tant d’empreintes humaines ont obscurci l’image la plus pure de l’Église. « Nous l’avons dit bien des fois et nous le répéterons autant de fois : l’Église a de la paille et du blé. Que personne ne prétende enlever toute la paille avant que ne vienne le temps du vannage » (Commentaires sur les Psaumes 25, 2,5). Saint Augustin accepte et aime l’Église de son temps au-delà de toutes les faiblesses humaines et du peu d’exemplarité de certains de ses membres. « Aime l’Église, car elle t’a engendré à la vie éternelle » (Sermon 344,2).

Au service de l’évangélisation

L’évangélisation est « un office d’amour », indique-t-il dans les Traités sur l’Évangile de saint Jean (123, 5). « Si je ne distribue pas la Parole de Dieu, si je garde le trésor pour moi, l’Évangile me terrifie », affirme-t-il dans l’un de ses sermons (Sermon 339,4).

Le vieux dilemme action-contemplation trouve chez saint Augustin une solution harmonieuse. La dimension mystique, ou d’intériorité, débouche sur l’action évangélisatrice : « Pour l’Église qui m’a été confiée, je dois avoir la plus grande sollicitude. Je suis au service de ce qui peut lui être utile ; je désire moins la présider que lui être profitable » (Lettre 134,1).

Dans un zèle pastoral presque excessif, saint Augustin s’exclame : « Je ne veux pas être sauvé sans vous » (Sermon 17,2). La maison de Dieu, c’est la terre entière, et elle s’édifie par la lecture de sa parole, par l’amour et par la prédication de l’Évangile, écrit-il dans le Commentaire du Psaume 95.

 

 

 

 

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